Nouvelle
Il est vrai qu’un jour l’on se réveille et c’est la fin de l’enfance !
Je voulais être maîtresse de ma vie… acquérir une indépendance vis à vis de ces grandes personnes qui à mon avis sont misérables, naïves et surtout ne comprenant rien, mais rien à rien aux enfants.
Je n’intéressais plus personne, ma mère travaillait à Munich, mon père était quelque part en Normandie, ma grand-mère ne voulait plus entendre parler de moi, ni moi d’elle…
Ma mère avait épuisé toutes les amies qui me prenaient pour de l’argent, des colis alimentaires et ne s’occupaient absolument pas de moi !
J’avoue, j’étais infernale, n’écoutais personne, n’allais plus à l’école, et passais mon temps libre au cinéma… J’en avais repéré plusieurs où je pouvais me faufiler sans billet ; il fut un temps où je voyais tous les films de la semaine…
Je marchais à travers la capitale que je finis par connaître par cœur. Je prenais un air sérieux et pressé comme la plupart des parisiens à cette époque. Personne ne faisait de lèche-vitrine, à part les uniformes verts de gris et leurs compagnes.
Enfin ma mère réalisa que j’étais totalement livrée à moi-même et réussit à revenir à Paris…me fourrant à droite et à gauche pendant qu’elle travaillait en cherchant fébrilement une pension pour m‘y inscrire…
Une chose lui avait échappé… j’avais goûté à la liberté ! et ne comptais pas obéir à n’importe quel ordre, généralement stupide, asséné d’une voix mordante…
Pourtant je fis honnêtement un essai dans une pension de bonnes sœurs à Montrouge…Nous nous levions à cinq heures du matin pour une toilette sommaire dans un dortoir glacial. L’eau du broc était recouverte d’une pellicule de glace !
Puis à moitié endormies, nous révisions nos leçons ou faisions nos devoirs dans une classe non chauffée. Traînant nos guêtres jusqu’au petit déjeuner composé d’un liquide chaud sans odeur ni saveur et de notre ration de pain pour la journée, que j’engouffrais avec bonheur sur un estomac criant famine ; puis les longues heures de classe s’égrenaient jusqu’au déjeuner le tout dans une discipline de fer où l’on aurait entendu une mouche voler ! Mais je crois qu’à cette époque, il n’y avait même pas de mouche !
Ce qui me frappait pendant le déjeuner et le dîner, c’est le fumet délicieux qui pénétrait nos narines au passage de la sœur aide cuisinière, qui portait les plats dans la salle à manger des bonnes sœurs ! Évidemment rien à voir avec le brouet qui nous était destiné…
« Bonne » était un euphémisme ! car je n’en ai jamais rencontré dans ce pensionnat. Revêches, jamais un mot gentil, jamais un sourire ! je me suis imaginée que ce devait être un signe du catholicisme, car d’après mes souvenirs le clergé orthodoxe était très doux et souriant… La preuve : à confesse quand le pope me demandait si j’avais péché, je lui répondais toujours « Oh oui… » et qu’as-tu fait me demandait-il de sa voix douce ?
« Tout absolument tout, batiouchka ! » « Bien, bien, me répondait-il, va jouer en paix ! »
Il faut dire que nous nous confessions à l’âge de raison, c’est à dire sept ans …
Notre pope n’aurait certainement pas mangé de bonnes choses passant sous le nez d’enfants affamés !
Je décidais de partir en guerre contre les catholiques ! Mon grand père très croyant m’avait raconté pas mal d’histoires croustillantes … Nous n’avions jamais reconnu la sainteté du pape ni son autorité…
Donc les histoires des Borgia et de la papesse Jeanne ! bouillonnaient dans ma tête… Quelle femme ! Avoir pu rouler tout le clergé en se faisant passer pour un homme ! Se faire élire pape et accoucher dans la rue sur son cheval ! ça c’est un pape …
Me voici prêchant contre les catholiques et racontant avec maints détails toutes les histoires dont je me souvenais si bien et qui passionnaient les autres pensionnaires…il faut dire que j’y mettais tout mon cœur…
Bien sûr ma propagande anticléricale arriva aux oreilles de ces bonnes dames ! Qui convoquèrent ma mère et me renvoyèrent sur le champ ! Sous prétexte que j’étais une fille du démon … ma mère ne croyant ni en Dieu , ni au diable m’a longuement interrogée pour savoir quelle bêtise j’avais encore faite… Finalement elle décréta qu’elles (les sœurs) étaient ridicules…et nous rentrâmes à la maison traînant ma lourde valise…
Ma mère eut une idée géniale…prendre une gouvernante, une vraie avec d’authentiques certificats…
Je me retrouvais dans nos deux pièces mansardées sans aucun confort dans la banlieue parisienne…ma mère vivait dans une chambre d’hôtel près de son lieu de travail, il n’y avait pas de moyen de locomotion suffisant à cette époque et le couvre feu rendait les déplacements en banlieue très aléatoires…
Je devais donc vivre avec cette vieille femme très bien élevée, qui estimait que je n’étais pas digne d’elle et de ce fait, ne m’adressait pas la parole, et ne s’occupait pas du tout de moi... J’allais voir ma mère à Paris le samedi soir jusqu’au dimanche.
En classe c’était l’effervescence ; nous devions faire un dessin à thème « Le Maréchal Pétain » J’ai eu la chance de gagner le premier prix et de ce fait, fut invitée à un goûter à Paris avec tous les premiers prix des écoles parisiennes…et banlieusardes.
Pour moi c’était le cauchemar, j’étais noire de crasse avec un seul pull que je portais en guise de manteau…une paire de chaussettes que je n’avais pas changée depuis au moins quinze jours…non je ne pouvais décemment, pas aller représenter mon école. Je m’enfuis rejoindre ma mère…qui me garda près d’elle attendant que la gouvernante lui signale ma disparition…
Cette femme très bien élevée est venue à la fin de la semaine chercher sa paye.
« Si votre fille ne revenait pas, je pensais bien qu’elle serait avec vous… »
Ainsi se termina mon expérience d’une très bonne gouvernante, n’ayant travaillé que dans de très bonnes familles avec des enfants très sages et très gentils.
Cela ne réglait pas le problème de ma mère : me mettre quelque part, loin d’elle si possible en pension de préférence…
Je décidais de jouer le grand jeu. Partir de chez nous et essayer de vivre autonome.
J’ai tenu trois jours…c’est énorme, la ville était sous couvre feu, rien à manger sans tickets d’alimentation. Un jour, une prostituée m’a offert un sandwich… un autre jour, un garçon m’a proposé de faire le guet. Ce que je fis consciencieusement contre un peu d’argent, qui me permit d’acheter des tartelettes à la carotte, ayant un drôle de goût mais vendues sans carte d’alimentation…
Le troisième jour je décidais de négocier avec ma mère mon retour à la maison : seule condition pour ne pas aller en pension. Je téléphonais à l’atelier où ma mère travaillait en lui fixant rendez vous dans un lieu neutre.
Je m’approchais lentement du café où ma mère devait m’attendre et je voyais dans la vitre le visage si doux de maman, tout allait s’arranger, pensais-je…
Quand, deux hommes inconnus me prirent sous les aisselles, j’avais beau me débattre comme un beau diable… je me retrouvais dans un commissariat du quartier : « Nous vous l’emmenons à la demande de sa mère, qui arrive ! »
J’étais folle de rage ! trahie une fois de plus, je répondis grossièrement à toutes les questions posées par le commissaire, jusqu’à ce qu’une série de gifles me clouent le bec …
Je décidais de jouer à la grande muette ; le mutisme est une arme merveilleuse …j’étais devenue un mur…Le commissaire m’inculpa de vagabondage et me garda dans une cellule.
La journée passa, puis la nuit, le gardien eut pitié de moi et m’apporta un café bien chaud et me couvrit de sa capote car je grelottais ; en 1942 ce fut un des hivers les plus froids en France…et en Europe, je crois.
Le lendemain après un nouvel interrogatoire où je me drapais dans mon mutisme… (j’avais découvert une parade et n’allais pas la lâcher de sitôt)… quelques coups, quelques gifles, le commissaire donna l’ordre de m’emmener à l’assistance publique…
Menottée accompagnée de deux policiers nous allâmes en métro à Denfer- Rochereau où siégeaient les bureaux d’accueil.
Une affiche représentant un bébé tendant ses bras, qui disait « Maman ne m’abandonne pas ! » là j’avoue que je faillis craquer…Les grandes personnes n’étaient pas seulement inconséquentes, mais méchantes, injustes, et d’une incommensurable bêtise. Mais ils possédaient tous les pouvoirs et du haut de mes presque douze ans je ne me battais pas à armes égales.
Les adultes étaient devenus mes ennemis. Je me sentais seule contre tous !
L’assistance publique avait ses règles, ses lois, nous étions quarante filles dans un dortoir en attente de jugement…je me retrouvais dans le bâtiment : prison pour mineur … (la majorité était à vingt et un ans)
Avec les grandes, car ma taille faisait de moi une presque jeune fille…c’était la plus agréable chose que j’avais entendue depuis longtemps. A revoir c'est pas clair !!!
Les gardes chiourmes munies d’un bâton et d’un fouet nous tenaient à distance et surtout nous devions respecter un silence parfait. J’appris à parler avec mes voisines sur le souffle en entrouvrant à peine la bouche…elles m’initièrent aux lois de cette jungle.
Les meilleurs moments étaient la nuit quand les sirènes mugissaient et que nous étions obligées de descendre dans la cave… la surveillance relâchée je grimpais sur une table, à la demande de mes compagnes et dansais en chantant les chansons de Maurice Chevalier, j’avais appris les claquettes dans mon enfance, et mon numéro de « Prosper Youpla boom » suivi de … « Ma pomme c’est moi…j’suis plus heureux qu’un roi !» faisait fureur !…
J’avais une grande capacité d’adaptation et beaucoup de camarades, ce qui me permit de vivre décemment auprès de mes compagnes de malheurs…
Pour le reste, il fallait se porter volontaire pour toutes les corvées, ce qui me permettait de gratter le fond les gamelles avant de les laver et apaiser cette faim qui ne me quittait plus.
Une pauvre petite jeune fille enceinte de sept mois recevait nombre de coups de pieds dans le ventre, essayant de protéger son bébé, elle hurlait à la mort, nous appelant à son secours… Pourquoi ? Mais parce que le père était noir et que les sévices étaient distribués avec une grande générosité… Je ne crois pas qu’elle ait pu aller jusqu’au bout de sa grossesse.
Une autre jeune fille avec laquelle je m’étais liée d’amitié, profitant de l’alerte essaya de s’enfuir, on lâcha les chiens…qui eurent vite fait de la retrouver, elle fut mutée dans une prison de femmes. Ses parents étaient en Algérie, sa grand-mère qui en avait la garde résidait à Nice, zone non occupée par les allemands, ne pouvait rien faire pour elle.
Mon amie fut accusée et enfermée –elle désirait simplement voir Paris avec une camarade.
A cette époque il était très facile de passer la ligne de démarcation…malheureusement la camarade tomba malade et fut hospitalisée… les choses se gâtèrent, demande de papier, adresse des parents et voici comment mon amie se retrouva à l’assistance publique à l’âge de quatorze ans sous l’inculpation de vagabondage !
Est-il possible que personne ne se préoccupe du sort de ces enfants mineurs en attente de leur jugement ?
Un jour je fus convoquée dans un bureau où m’attendait une assistante sociale. J’ai appris par la suite que j’étais son premier cas…je me souviens que je n’ai pas été aimable, répondant à ses questions par des « ça ne vous regarde pas » mutisme, mais politesse malgré tout…Elle me demanda si j’acceptais de voire ma mère ? quelle question ? J’étais prête à pactiser avec le diable lui même, s’il s’était présenté…Mais gardant une dignité de façade, j’acceptais du bout des lèvres.
Une semaine après cette entrevue je fus convoquée au parloir, Maman était venue …
Je pouvais dialoguer, poser des questions, savoir enfin où j’en étais ?
Ma situation n’était pas brillante, accusée de vagabondage pour le moins, je devais passer en jugement, ma mère ne pouvait plus arrêter le processus… elle s’était adressée à une amie parlant un français impeccable ; il faut dire que maman jusqu’à la fin de sa vie n’a jamais pu parler correctement notre langue, qu’elle avait pourtant apprise en Russie… cela faisait partie de son folklore, mais elle n’aurait pas pu prendre ma défense devant le juge…
J’avais droit à une visite tous les quinze jours. Je savais que quelqu’un avait pris mon destin en main…Les sévices et la cruauté n’avaient plus le même impact sur moi…
A la demande de mon assistance sociale, tenant compte de mon jeune âge, je fus envoyé à l’orphelinat…pour mon bien !
Le règlement était tout à fait différent, considérée comme « criminelle », j’étais reléguée aux travaux ménagers et à la cuisine avec interdiction formelle de parler aux pensionnaires de l’orphelinat ; nous étions plusieurs dans le même cas, soigneusement séparées pour ne pas communiquer entre nous…
Les pensionnaires nous toisaient et nous considéraient comme leurs servantes, ce que nous étions.
Les visites étaient interdites et ce fut pour moi une époque très pénible…
Un soir l’on me prévient que je retournais à l’assistance publique, sans explications…
Je trouve que c’était une cruauté mentale que de laisser l’enfant que j’étais dans l‘ignorance totale de son sort. Avais-je commis une faute ? avais-je mal fait le ménage ou les lits ?
Après une nuit blanche, je revêtis mon uniforme blouse à carreaux et cape bleue nuit, une personne inconnue m’emmena à Denfer Rochereau où je retrouvais avec joie mes anciennes camarades…
« Mais non, grosse bête, c’est ton jugement cet après midi » me dit l’une d’elle…nous étions une quarantaine à passer au Palais de Justice.
Un souvenir de honte m’a poursuivi très longtemps, pourtant ce n’est qu’un détail parmi tant d’autres : alignées par quatre, encadrées par des gardes chiourmes hommes et femmes munies de leur bâton et de leur fouet nous partîmes à pied jusqu’au Palais de Justice…
Je baissais la tête ayant l’impression que tout le monde me voyait, je me sentais marquée au fer rouge ; rien, non plus rien ne serait jamais comme avant. En perdant mon enfance, je perdais ma dignité d’être humain…c’est à ce moment là, dans la rue, dans la honte du regard des autres que je me suis sentie le plus démunie…
Arrivées en troupeau au palais, nous avons été parquées dans une petite salle, en attendant l’arrivée du juge et des avocats commis d’office qui l’accompagnaient…L’attente fut longue , plus de deux heures, quand enfin on nous appelle par notre nom, l’enfant ne restait que quelques minutes dans le prétoire ; en ressortant il murmurait : « coupable », maison de correction ou travail dans les fermes, étaient les seules sentences…Je ne comprenais pas pourquoi mon nom ne venait toujours pas…par ordre alphabétique j’aurai du être appelée depuis longtemps… je n’entendais que le verdict : « coupable, coupable, coupable ! »
Certaines parmi nous avaient déjà eu l’expérience des travaux dans les fermes, elles consolaient les autres et leur donnaient de bons conseils… « surtout fais gaffe au mari de la fermière, tous les ennuis viennent de là » … « Oui, moi c’est la troisième fois que je passe devant le juge pour mauvaise conduite, tout ça à cause du bonhomme qui me sautait dessus dès que sa femme avait le dos tourné… Là je suis sûre d’aller en maison de correction ! »
« C’est pas plus mal » disaient les unes.
« La ferme a ses avantages, on y mange mieux ! » affirmaient d’autres voix…
J’attendais toujours l’appel de mon nom …trente neuf « coupables » sont passées avant moi .M’auraient ils oubliée ? Quand enfin j’entendis :Bournacheff.
C’était moi, sans aucun doute, qui passait en dernier. Je me précipitai dans une pièce surchauffée. Dans un coin des hommes en noir parlaient et riaient sans s’occuper du tout de ce qui se passait autour d’eux – c’était les avocats commis d’office – ,le juge assis derrière son bureau surélevé sur une estrade, l’assistante sociale , que j’avais vue une fois, se penchait sur lui en lui indiquant des passages du dossier, le mien certainement… devant le bureau se tenait ma mère accompagnée de son amie…
Quand le juge lui fit un signe de tête, elle fonça sans se faire prier dans l’explication de l’âme Russe, le besoin de liberté, la tradition de vagabondage, citant Tolstoï et autres classiques dont je ne me souviens plus, avec quelques trémolo dans sa belle voix ; c’était du plus bel effet. J’enfonçais mes ongles dans la paume de mes mains, sentant le fou rire monter en moi…Le juge arrêta cette brave dame dans son élan pour chuchoter avec l’assistante sociale, me posa une question que je ne compris pas tant j’étais émue et prononça d’un ton docte :
« Liberté surveillée jusqu’à la majorité… »
Tout le monde avait l’air ravi, moi j’étais complètement abrutie …J’étais la seule libérée sur quarante enfants qui me serraient la main, me félicitaient … le tout avait durée une heure ; et nous reprîmes le chemin du retour…
A peine arrivée, je m’écroulais, vide sous le choc que je ne comprenais pas encore…Le lendemain l’assistante sociale devait venir me chercher pour m’emmener dans une petite pension familiale à Gagny , banlieue Est de Paris, où je devais poursuivre des études normales.
J’étais censée oublier cette expérience. Repartir d’un pied nouveau dans cette vie qui m’offrait généreusement, à douze ans, une autre chance !
Un pavillon, dans la banlieue est de Paris, entouré d’un grand jardin. C’était une pension privée, où je fus conduite par mon assistante sociale.
Le rez-de-chaussée était aménagé en salle à manger pour élèves, une grande pièce entourée de baies vitrées par lesquelles fusaient nos rires et nos bavardages ; celle des professeurs plus petite se trouvait un peu plus loin. La cuisine…comble de nos convoitises, d’où sortait le fumet délicieux d’un ragout qui ne faisait que passer devant nous...
Le premier étage était composé de deux pièces réservées aux cours et d’une chambre à coucher pour la directrice.
Le second étage était notre domaine, ainsi que le grenier. Le dortoir occupait le grenier tout entier et c’est là que l’on m’installa. Le deuxième étage était réservé aux grandes filles et aux cabinets de toilettes avec une salle de bain. Quel luxe !
La merveille des merveilles de l’eau chaude en pleine guerre ; c’était l’été 1943, la plupart des pensionnaires étaient encore en vacances quand l’assistante sociale m’emmena dans cette maison accueillante. La directrice était bossue, complètement déformée, portant d’épaisses lunettes qui cachaient son regard. Elle avait pourtant une voix chaude et profonde qui m’a tout de suite séduite, elle me parla comme à une grande personne :
« Je ne ferme la porte d’entrée que la nuit…tu es libre d’aller et venir à ta guise dis moi seulement où tu vas pour que je ne m’inquiète pas…Tous les jeudis après le déjeuner les internes sortent faire leurs courses, une promenade en ville ou dans les champs, par exemple ! »
Je restais ébahie après un tel prologue, l’impression d’une liberté absolue ! et d’un bonheur complet… s’il n’y avait pas eu cette phrase :
« Bien sur, à la moindre incartade, j’appelle l’assistante sociale qui te remet à l’assistance publique… »
Bien sûr ! on ne laisse pas son passé à la porte quand on recommence une nouvelle existence…Personne ne m’avait avertie qu’il vous colle à la peau et pour toute une vie !
A treize ans j’avais déjà un lourd passé, je baissais le nez, la voix de la directrice me parut soudain moins agréable, je n’étais qu’une marionnette entre les mains de nouveaux personnages, il fallait m’adapter, comprendre les règles, trouver parmi les internes et les externes d’autres camarades ou peut être même de nouvelles amies.
Dans mon dortoir il y avait beaucoup de petites filles, j’étais parmi les plus grandes, la nuit quand les sirènes mugissaient je devais me précipiter et envelopper les petites dans une couverture pour les guider à demi endormies à l’abri… une galerie creusée dans le fond du jardin, même l’été il y faisait très froid ; les petites se blottissaient contre moi pour se rassurer ou simplement continuer à rêver…
Bien que je sois endormie et glacée j’avais ces enfants que je protégeais, mon cœur se serrait devant leur petit corps fragile et démuni, était-ce un début de sentiment maternel ?
Les vacances scolaires n’avaient pas vidé le pensionnat, j’appris que la plupart de mes compagnes étaient juives. Certaines mamans se cachaient à l’extérieur faisant des sauts de puces pour voir leurs enfants sans pour cela les mettre en danger…Les pères avaient tous été arrêtés , les visites des mamans se faisaient de plus en plus rares… les enfants espéraient toujours :
« C’est par précaution, pour ne pas attirer l’attention des allemands sur nous, Maman n’est pas arrêtée, elle reviendra bientôt ! »
Je vais anticiper sur mon histoire en vous disant qu’à la libération, espoir mêlé de larmes, l’attente a été vaine, cousin ou oncle venaient chercher mes petites amies en leur annonçant la mort de leurs parents. Ce désespoir muet que je partageais avec elles, leurs bras autour de mon cou avant de partir vers un avenir incertain…je ne les ai jamais revues, mais j’ai gardé dans mon cœur toutes ces petites filles que j’ai tant aimées pendant cette période de ma vie…et qui me le rendaient si bien.
Les cours allaient bientôt reprendre…Les internes revenaient peu à peu. Nous étions environ une cinquantaine d’enfants en comptant les quelques externes, réparties dans les deux classes. Je suivais les cours dans la classe des grands qui comprenait les sixièmes jusqu’au bac, n’ayant aucune base d’ instruction je participais à tous les cours qui m’étaient accessibles, c’était passionnant ; je peux dire que j’ai été heureuse…La bibliothèque était très bien fournie, j’avais des amies avec lesquelles nous avions formé le groupe des trois mousquetaires …
Nous avions nos secrets d’Etat bien en main : les batailles rangées pendant les récréations, c’était nous ; les descentes de nuit dans la cave qui contenait des réserves de biscuits vitaminés qui complétaient notre manque constant de nourriture, c’était encore nous ! … nous partagions avec tout le dortoir .Nous étions les mousquetaires.
LA PREMIÈRE CIGARETTE
Un silence
complet dans le dortoir, j’attends encore un peu avant de poser mes pieds sur le
sol. Je me dirige vers la fenêtre fermée…
Quelques bruissements de pas viennent me rejoindre et nous ouvrons la crémone ;
pour nous retrouver sur le balcon juste assez grand pour quatre petites filles
maigrichonnes de quatorze à quinze ans.
Fouillant dans nos poches nous sortîmes nos trésors quelques vieux mégots glanés
pendant les petites vacances…
« Quelqu’un a-t-il pensé à prendre du papier à rouler les cigarettes ?
-Oui ! »
Avec application nous ramassâmes chaque brin de tabac collé sur les paumes de
nos mains, la plus habile d’entre nous roulait la cigarette que nous allions
fumer ensuite lentement en évoquant nos souvenirs…
Vous pensez peut-être qu’à cet âge les souvenirs sont piètres ! Détrompez-vous…
En 1944 pensionnaires affamées nous évoquions des plats d’avant la guerre… les
frites par exemple ? un gâteaux d’anniversaire … chaque bouffée de cigarette
nous coupait la faim, en aiguisant nos souvenirs…
« Quand as-tu mangé ta dernière fraise ? »
« Sais pas… »
Quel plaisir ces premières cigarettes qui nous ont fait oublier le froid, la
faim, l’injustice et la guerre…
*************
Pendant que le temps passait, ma vie subissait beaucoup de changements…Papa et Maman séparés depuis toujours (j’avais neuf mois) se sont remis ensemble et m’ont fabriqué une petite sœur…
En attendant sa naissance mes parents avaient décidé de ne pas me prendre à la maison.
Ils avaient toujours peur que je fasse les quatre cents coups. Maman venait me voir tous les mois environ.
Un samedi (jour de sortie) ma mère vient me chercher : « Papa accepte de te voir … » me dit elle.
En arrivant à la maison, mon père me fit un discours épouvantable me disant qu’il passait l’éponge malgré que j’eusse traîné son nom dans la boue des prisons (pour enfants), mais prison tout de même, j’étais écroulée sanglotant à ses pieds, lui demandant : « pardon, pardon, pardon… ». Une tragédie à la Russe…
Après cette scène qui me marqua profondément j’étais moins qu’une carpette ! Une serpillière, peut être…le mépris de mon père m’a longtemps poursuivie, heureusement que ma mère n’avait pas l’air de partager ces sentiments…Ce contact avec mes parents réunis pour la première fois, fut très pénible pour moi , mais après tout, je n’avais qu’à partir à la conquête de mon père…peut-être arrivera-t-il à m’aimer un jour ?
Dimanche arriva vite et je repris le chemin de la pension, je m’y sentais bien et j’avais l’impression d’être aimée par tout le monde, sauf par la directrice.
Mes yeux bleus près du rire et non loin de l’insolence, l’ allure souple et fière ne correspondant en rien à mon extrême pauvreté, une seule robe qui devait m’habiller durant toutes les saisons et dont l’ourlet tenait avec des épingles à nourrice, les chaussures de mon père du 42 que je finissais d’user, ma petite culotte qui était composée de guenilles découpé dans des draps en loques et tenant sur les cotés par des épingles à nourrice dont j’ étais une grande consommatrice ainsi que de chiffons plus ou moins blancs qui me servaient de serviettes de toilette, de taies d’oreiller, et de draps pour les plus grands morceaux…L’avantage de ce système était que ni moi ni ma mère n’avions la corvée du linge à laver !
La directrice avait l’habitude de dire : « Quand vous hésitez sur la conduite à tenir faites le contraire de Natacha ! » J’étais devenue sa tête de turc…
Mais peu me chaut – moi le mousquetaire grimpant aux arbres, contant des histoires pour endormir les enfants au dortoir. J’avais découvert une herbe qui donnait un suc sucré et nous servait de coupe faim, j’étais devenue la confidente de nombreuses amies pour qui j’écrivais des poèmes, elles avaient toujours des amoureux pour lesquels il fallait écrire les plus belles lettres d’amour…
Que de confidences le soir sur le balcon j’ai pu entendre, c’est là que nous avions fumé notre première cigarette, chaque une tirant une bouffée…c’était souverain !
LES ANGLAIS ONT DEBARQUE.
Ce matin les externes arrivent avec un air mystérieux en chuchotant " ça y est les anglais ont débarqué ! " Nous les internes d'un pensionnat aux environs de Paris, nous n'osions pas y croire ! Ce n'était pas la première fois que ces bruits circulaient. " Serait-ce possible ? "Nous allons cuisiner un professeur sympathique - motus- ou la nouvelle était fausse ou les ordres avaient été donnés pour nous tenir à l'écart…
La journée s'avançait personne n'avait envie de travailler, nous nous efforcions de lire sur le visage des adultes, mais rien ne perçait dans leur attitude sinon plus de froideur que d'habitude.
Après le déjeuner les externes nous confirmèrent la nouvelle : les anglais avaient bien débarqué et se battaient comme des lions sur les plages normandes. C'était en juin 1944.
Où était la Normandie ? Était ce loin de Paris ? En plongeant dans mon livre de géographie j'ai pu faire le point…moi nulle en Géo, enfin là, je lui trouvais un intérêt…
Suppliant les externes de nous apporter des nouvelles fraîches le lendemain, en attendant nous étions toujours dans le brouillard !
Cette nuit les sirènes hurlèrent à la mort, nous passâmes une partie de la nuit dans les abris souterrains creusés dans le fond du jardin de notre pension.
Les bombes tombaient sur la gare de triage de Raincy non loin de chez nous, sifflement- attente- bruit- flamme …ce n'est pas pour nous…le sifflement recommence, l'attente les petits se serrant contre nous les grandes -" ce n'est rien les anglais ont débarqué bientôt la guerre sera fini, les mamans reviendront des camps et les papas aussi… "
Mais qu'est ce que je raconte ? Je ne suis même pas sûre que le débarquement ait eu lieu !
Les sirènes hurlent la fin de l'alerte. Nous regagnons vite nos lits, le jour pointe, encore une petite nuit sans beaucoup de sommeil, la nourriture était très chiche et nous avions toujours faim, froid et sommeil.
Impossible de me rendormir et si vraiment ils avaient débarqué? Combien de temps leur faudra-t-il pour arriver jusqu'à nous ? Vont ils bombarder cent sept ans à notre porte ?
La sonnerie du réveil… je me lève et vais aider les petits à s'habiller… l'étude avant le petit déjeuner, une étude pendant laquelle tout le monde somnole…
Petit déjeuner et enfin l'arrivée des externes ! " Alors quoi ? Comment ? où en sont ils ? "
" Rien ils se battent comme des lions " Oui ils ont débarqué Hourra ! Combien de temps leur faudra-t-il pour arriver jusqu'à nous ?
La fin de la semaine les trains marchaient encore et o miracle je n'étais pas privée de sortie !
Je sautais dans un wagon bondé en direction de Paris … le train se traînait lentement au milieu des décombres maisons en ruines, d'autres coupées par moitié, des lits défaits; ont-ils survécu ceux qui l'occupaient auparavant ? Nous passâmes lentement devant le cimetière de Raincy : corps à moitié décomposés, ossements… labourés par les bombes, les stèles et les crânes nous regardaient passer…
Non il n'y avait ni cellules de crise, ni Psy à notre arrivée à la Gare de l'Est, mais une grande fille de quatorze ans qui devait prendre le métro pour rentrer chez ses parents…
Les bombardements devenaient de plus en plus fréquents et rapprochés, nous n’étions pas loin de la gare de triage de Raincy qui était la cible des bombes.
Un samedi en allant chez mes parents, je vis le cimetière de Raincy littéralement labouré, les os mêlés aux tombes, la terre recouvrant à peine les cadavres fraîchement ensevelis.
Les Anglais avaient débarqué, j’étais sans le savoir dans le dernier train rejoignant Paris…
Mes parents étaient installés dans une chambre d’hôtel rue du Dragon au quartier latin. Maman était sur le point d’accoucher et recevait de la mairie une ration de nourriture par jour que nous partagions, elle travaillait également dans un atelier qui fabriquaient des écharpes sur soie, mais également des mouchoirs avec la tour Eiffel, l’arc de Triomphe et la colonne Vendôme…
Ces mouchoirs, souvenirs de Paris étaient-ils destinés aux occupants qui s’apprêtaient à fuir ou à nos libérateurs ? L’argent n’a pas d’odeur…
Les gens dans la rue étaient inquiets, la peur a une odeur spéciale ! Paris avait peur…
Ne pouvant revenir à la pension, je restais avec mes parents.
Le matin j’accompagnais mon père à Auteuil, à pied, car il n’y avait plus de moyen de transport, il travaillait dans un magasin de pièces détachées pour camion. Ensuite je revenais en traînant dans notre chambre d’hôtel où j’aidais ma mère à décorer les mouchoirs, c’était très amusant de dessiner avec un petit tube de papier rempli d’une substance argentée ou dorée, mes Tours Eiffel ne tenaient pas toujours bien droites mais dans le tas elles passaient….J’avais l’impression d’aider notre petite famille à subsister.
Paris était privé de gaz et d’électricité, mais le système D était infaillible dans toutes les situations, il y avait toujours une solution.
A l’heure du dîner sur toutes les fenêtres apparaissaient deux grandes boites de conserves superposées, ingénieusement découpées l’une servant de foyer et au dessus de l’autre on posait doucement la gamelle à réchauffer…
Pour tiédir la marmite …. le carburant se composait de boulettes en papier légèrement humidifiées et bien tassées, heureusement qu’à cette époque le papier ne manquait pas. Ma tache consistait à fabriquer les boulettes et entretenir le feu pendant des heures pour réchauffer notre pitance du soir…Pendant ce temps je racontais à ma mère toutes les histoires qui me passaient par la tête, j’étais une incorrigible bavarde et elle un très bon public !
L’armée de la libération approchait et les rumeurs les plus étranges couraient dans les rues :
« Les allemands vont brûler la capitale avant de partir. »... « Tout Paris est miné » . Les FFI tiraient sur les allemands qui ripostaient à leur tour sur tout ce qui bougeait… Je me suis trouvée plusieurs fois au milieu des fusillades, des voix me criaient : « Fifille couche toi par terre ! » Moi qui me prenais pour une grande aventurière…vexant de se faire appeler « fifille » !
Ne pouvant plus travailler Papa partait tous les matins chez Grand-mère pour discuter de la situation politique,
Je l’accompagnais jusqu’à la porte de Versailles et revenais en flânant chez nous. Grand mère était toujours fâchée contre moi qui avais déshonoré son fils…les colères de ma grand mère me laissaient indifférente…
J’aimais observer les rues de Paris vide, les gens courant d’un porche à l’autre.
Je me suis retrouvée sous un porche où je m’étais engouffrée en courant : nez à nez avec un allemand armé, baïonnette au fusil, il a eu aussi peur que moi, drapée dans ma dignité je ressortis rasant les murs vers notre domicile de la rue du Dragon.
Grâce à l’inconséquence totale de mes parents je pus suivre les événements au jour le jour dans la rue…L’armée allemande fuyant dans les chars, les camions ou à pied, laissant derrière eux des soldats pour tenir la ville (les sacrifiés).
Les Résistants français brassard sur leur manche essayaient de libérer Paris avant l’arrivée de la troupe de libération du général Leclerc. Les rues devenaient de plus en plus animées par leurs fusillades, mes balades de plus en plus passionnantes et dangereuses!
Cela ne dura que quelques jours, on nous annonça que l’Armée Française allait défiler sur les Champs Élysée. Je m’y précipitais, j’étais parvenue à la hauteur du Grand Palais, l’avenue était pleine de monde, la peur avait disparu, nous attendions tous ce défilé symbole de la libération de Paris.
En apercevant les uniformes kaki un immense cri de joie s’éleva de la foule, quand les premiers hommes arrivèrent à ma hauteur la fusillade commença…les allemands cachés sur les toits arrosèrent les soldats aussi bien que la foule de leur mitrailleuse ou de leur fusil. Dans les jardins il y avait un restaurant, les jeunes gens munis de brassards cassèrent la fenêtre pour y emmener les blessés, les autres avaient pris leurs jambes à leur cou et se cachaient sans l’aide de personne. Moi je redeviens « Fifille » ! « Fifille aide moi à transporter cette femme, Fifille apporte nous de l’eau, il y a un robinet dans le jardin, Fifille par ci, Fifille par là… » et puis plus rien apparemment on n’avait plus besoin de moi, je repris le chemin de la maison, ayant l’impression d’avoir vécu quelque chose de grand et de fort !
Pendant les jours qui suivirent il y eut encore quelques batailles de toits, les allemands prisonniers étaient parqués sur une place entourés de grillage et livrés à la vindicte populaire.
Ceux qui se cachaient encore sur les toits furent tirés comme des lapins et s’écrasaient sur la chaussée sous les applaudissements des amateurs qui observaient avec un plaisir malsain le sang qui gicle… Les femmes qui avaient eu des rapports avec les allemands étaient rasées et nues avec des croix gammées dessiné sur leur corps, promenées à travers la ville dans des camionnettes… j’étais écœurée par la populace, car ceux qui jubilaient maintenant n’étaient certainement pas ceux qui se sont battus pendant la guerre, ni les prisonniers qui n’étaient pas encore rentrés ! C’était un troupeau d’adultes que je mettais dans le même sac en les méprisant : des sans cœurs.
Paris était libéré, les transports rétablis, ma mère n’avait pas encore accouché. Mes parents m’envoyèrent à la pension.
Les trains étaient bondés, j’observais debout sur le marchepied bien accrochée à la rambarde. Les dégâts étaient considérables, en quelques semaines il me semblait traverser des champs de ruines d’où émergeaient : une demi maison bien découpée avec les chambres, le papier peint quelques meubles dont certains suspendus dans le vide… Quelle tristesse !
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Toutes mes camarades m’accueillirent avec la plus grande excitation…
Nous échangeâmes nos nouvelles, j’ai du raconter pendant des heures toutes mes aventures parisiennes.
Chez nous les changements vinrent plus tard, d’une nette amélioration de la nourriture. Puis l’allemand en classe fut remplacé par la langue anglaise obligatoire, et surtout le seul cinéma de Raincy donnait un concert avec André Pasdoc, chanteur de charme d’origine russe qui devait chanter dans les deux langues ! Mon sang ne fit qu’un tour comment assister à ce spectacle ? mes amies et moi tournâmes cette question dans nos têtes pendant toute la journée, le soir sur le balcon nous avions résolu le problème !
Une des externes était la fille du propriétaire du cinéma, elle se proposait de nous faire entrer gratuitement par la porte de service.
Pour nous le plus délicat était de passer sans bruit, par la fenêtre de l’entre sol, une fois la directrice retirée dans sa chambre, et de franchir les grilles de fer de l’extérieur…Notre première expédition se composait de trois personnes en me comptant.
Ce fut un jeu d’enfant… Éblouie par le spectacle de ce chanteur de charme s’époumonant sur nos classiques chansons russe (les yeux noirs, cocher fait courir tes chevaux, Kalinka, etc.…) c’était le premier spectacle auquel j’assistais depuis bien longtemps, c’était merveilleux !
Nous promîmes de partir au début des applaudissements pour ne pas être aperçus dans la salle…Notre retour se fit sans histoires mais non sans battements de cœur… il nous semblait que chaque bruit raisonnait terriblement….
Le samedi suivant, le cinéma passait le premier film américain qu’il nous était donné de voir ! Nouvelle réunion sur le balcon, là les filles s’enhardirent et nous nous trouvâmes quatre à faire le mur…l’astuce était de se faire priver de sortie le samedi pour pouvoir organiser nos escapades… Ce fut une réussite !
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Un jour un télégramme arriva me prévenant de la naissance de ma petite sœur, ce fut une joie sans pareille ! la directrice me permit de partir aussitôt à la maison, et les filles s’étant toutes cotisées auparavant m’offrirent un bavoir et une petite broche pour le bébé venant de naître. Ce cadeau collectif fait par des enfants démunis de tout me toucha profondément, ce fut un de ces gestes que j’ai gardé ma vie durant au fond du cœur...
Paris n’avait pas beaucoup changé, la libération n’était pas la fin de la guerre, les américains approvisionnaient la capitale, mais ils y avaient toujours des tickets d’alimentation et des queues devant les magasins…les fumeurs ramassaient les mégots que l’on gardait dans une boite avec quelques morceaux de carottes qui adoucissaient le goût du tabac…
Paris était gris, les gens étaient gris, ils marchaient toujours vite en baissant la tête de peur d’être reconnu ?
Moi, je déboulais joyeuse dans notre chambre d’hôtel où je trouvais mon père en train de se dépatouiller avec ( les tours Eiffel, les Arcs de Triomphe, et la colonne Vendôme ) les commandes que ma mère n’avait pu finir avant de partir à l’hôpital…Je connaissais déjà le travail et lui promis que tout serait terminé à temps, (ce qui fut fait).
Le lendemain à l’heure des visites je fis la connaissance de ce petit bébé ravissant qui était ma sœur, maman était radieuse et moi je pensais vivre le plus beau jour de ma vie !
La fin de la semaine se passa très rapidement entre la décoration des mouchoirs et nos visites à l’hôpital …
Je repartis à la pension avec au fond de ma poche quelques cigarettes roulées dans les mégots qui feront la joie de nos soirées sur le balcon.
Grande nouvelle !… Le « Grand Café » sur la place organisait des bals tous les samedis !
Encore une sortie qu’il ne fallait rater…à aucun prix ! Nous voici à nouveau conspirant sur le balcon…La sortie était prévue le samedi mais cette fois-ci nous étions cinq, le danger de faire du bruit devenait de plus en plus grand !
Je me suis retrouvée à la tête de l’expédition, passant la première à l’aller et la dernière au retour.
Arrivées au café nous nous agglutinions comme des mouches à la fenêtre…les jeunes gens nous ayant remarquées nous faisaient rentrer discrètement. Je suis restée une partie de la nuit à les regarder danser, je ne pouvais pas rentrer avec les chaussures de mon père, ni pieds nus dans cette salle brillamment éclairée, je m’amusais comme une petite folle à regarder mes amies danser.
Je me demandais comment je me serais comportée dans les bras d’un de ces jeunes gens, à la fin de chaque danse tout le monde se réunissait auprès de moi qui était restée derrière la fenêtre, l’heure du départ sonna pour nous… les filles étaient terriblement excitées par ce bal.
Les rires étouffées, des chuchotements trop prononcés et nous voici devant la grille, je suppliais les filles : « Faites gaffe sinon nous allons nous faire pincer ! » Imaginez cinq filles faisant le mur tombant, se tordant les chevilles, dans le noir le plus complet, puis passant par la fenêtre et montant deux étages pour se cacher enfin dans leur lit… Je fus la sixième et je me fis prendre !
Interrogatoire, qui était avec moi ? Où avons nous été ?
De mon coté silence de mort, le mutisme, j’avais retrouvé mes anciens réflexes, rien ne peux agacer plus un adulte que le mutisme de l’enfant, il perd ses moyens, lui qui est le plus fort se sent faiblir devant un sale gosse… et, vous avez gagné !
Je fus renvoyée, quelques temps après l’assistante sociale vient me chercher, il était convenu que je vivrais chez mes parents en attendant que le substitut ou le juge puisse statuer sur mon sort.
Je devais également passer des tests chez le célèbre professeur Wallon dont l’avis devait peser lourd sur mon avenir. J’appris par la suite que ces tests étaient la quintessence de l’adolescente en pleine révolte… L’avis du professeur avait été de me laisser vivre en paix avec mes parents dans ma nouvelle famille enfin réunie et agrémentée d’une petite sœur.
Le jour où je passais devant le substitut fut de nouveau une journée où je me sentais vide à l’intérieur et indifférente à tout, je m’étais condamnée. L’assistante chef passa la première et ressortit en claquant la porte furieuse ! Après ce fut le tour de mon assistante sociale qui nous accompagnait mon père et moi…Je me tenais au bord d’un grand bureau, l’horrible fou rire commença à me gagner…je n’entendais rien, ne comprenais rien, ne pouvais répondre à aucune question.
« Restera en liberté surveillée jusqu’à sa majorité. Vous pouvez vivre chez vos parents en vous présentant une fois par mois à votre assistance sociale. »
« C’est tout, vous pouvez sortir » dit une voix.
J’avais quatorze ans et des poussières.
Je devenais maîtresse de mon destin.
Paris était libéré.
Moi aussi.
FIN.
Le 27/07/02.
Natacha Péneau
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