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LA SEMAINE SAINTE
C'était un grand événement dans ma vie de petite fille, quand
Grand mère préparait les fêtes de Pâques. Il y avait deux fournées de
gâteaux à cuire de quatre kilo de farine chacune avec toutes sorte
d'ingrédients, que chaque maîtresse de maison gardait dans le plus grand
secret…
Le jeudi et vendredi Saint étaient entièrement consacrés à la
cuisson… l'appartement embaumait ; le deuxième gâteau pascal était
généralement préparé le samedi matin par mon grand père, que je suivais
comme un petit chien léchant les cuillères et jattes vides, posant,
comme à mon habitude, mille questions !
Grand père était d'une patience d’ange, il me répondait toujours ;
ensuite nous allions dans la salle à manger, la grande table était
recouverte de journaux et de différents bols remplis de couleurs très
vives étaient disposés dessus, la cérémonie des œufs pouvait
commencer…j'avais le droit de mélanger les couleurs, ensuite nous
enduisions les œufs d'une légère couche d'huile ; rutilants je les
déposais un à un dans plusieurs corbeilles garnies d'herbes fraîches ou
de mousse .
Les jours de la semaine de Pâques étaient terriblement chargés,
pas seulement pour les grands, mais aussi pour moi…
Au début de la semaine je
faisais toutes les vitres de l’appartement puis je passais la paille de
fer sur les parquets : ça j'aimais bien, car je glissais de tout mon
poids, il ne fallait pas faire de pirouettes, car je rayais le parquet
parait-il . Je ne sais pas comment elle faisait, mais grand mère voyait
tout…
Chaque soir de la semaine nous allions à l'église, papa lui, avait
le droit de s'abstenir, mais moi et mes deux oncles, nous traînions les
pieds tous les soirs de la semaine…
La petite église de la Porte de Vanves à l’intérieur toute décorée
par les paroissiens me semblait splendide… (l’extérieur était un
garage.)
Grand mère avait brodé avec des fils de soie, la robe du Pope
…Certaines icônes étaient peintes par ma mère, d'autres venaient
directement de Russie :"elles avaient émigré" me dit-on, comment une
icône peut elle émigrer - va-t-on savoir ?
Toute la semaine les icônes étaient voilées, le prêtre vêtu de
noir, les paroissiens aussi, c'était me dit on, la mort et l'enterrement
du Christ.
Quand la grand mère de ma copine est morte il y avait bien moins
de tralala !
Les grandes personnes ont leur échelle de valeur !
J'attendais avec impatience, samedi la messe de minuit … au début
les messieurs venaient lire, chacun leur tour en slavon des extraits de
la bible, papa, mes oncles et mon grand père aussi…j'avais une peur
bleue que l'on ne m'appelle ! Sinon pourquoi aurai- je appris le slavon
à l'école du jeudi ?
Puis les chœurs commençaient à chanter, c'était infiniment beau,
mais d'une grande tristesse même moi j'avais envie de pleurer…
Au bout d'un certain temps le silence se faisait et le prêtre
emportait le cercueil et le Christ dans les coulisses...
Des femmes vêtues de noire avec un voile sur la tête nous
distribuaient des bougies. Nous attendions dans le plus grand silence ;
dans le lointain le chœur se mettait à chanter tout doucement puis le
son enflait pour nous emporter tous et nous nous mettions à chanter avec
lui :
" Le Christ est ressuscité ! " le prêtre répondait " En Vérité il
est ressuscité ! "
Nous avions allumé les bougies, l'église était en liesse…
Les yeux brillants, juste après la bénédiction du prêtre, chacun
se tournait vers son voisin pour une triple embrassade agrémentée par un
" Christ est ressuscité " " en vérité il est ressuscité "…
J'essayais d'éviter certains messieurs qui me déplaisaient, mais
ma grand mère qui avait l'œil partout, me faisait un signe et je
m'inclinais devant la tradition des embrassades…
Le chœur chantait encore quand les paroissiens commençaient à se
disperser...
Nous étions toujours dans les derniers à partir.
Après toutes ces émotions mes
yeux clignotaient et mon grand père me prenait dans ses bras pour me
porter tout le long du chemin jusqu'à mon lit…Arrivée à la maison je
dormais déjà profondément.
Ce n'est que le lendemain matin en me réveillant que je découvrais
une petite table recouverte d'une nappe blanche, comme chez les grands
avec dessus toutes les friandises du réveillon de minuit auquel mon
sommeil m'avait empêché d'assister.
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Natacha Péneau
(chez les orthodoxes Pâque est la plus grande fête
de l’année.)
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